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L'âme de nos failles

Edito Mars-Avril 2019

L'âme de nos failles

Ou comment le Kintsugi "Art de la restauration créatrice" éclaire la Fable des deux jarres ...
Cette réflexion je l'ai eu lors de deux lectures : l'article de Wikipédia sur le Kintsugi d'une part et la fable des deux jarres de l'autre.

Les deux jarres :
« Au temps où l'eau n'arrivait pas encore dans chaque maison par des robinets, un serviteur devait chaque jour descendre jusqu'à la rivière pour remplir deux grandes jarres. L'une d'elle, sans défaut, ne perdait pas une goutte. L'autre, par une faille voyait ce précieux liquide suinter et n'arrivait dans la demeure après une longue montée au soleil qu'à moitié remplie.

Un jour toute honte bue, elle s'adressa au porteur d'eau : - laisse moi, je ne suis bonne à rien, regarde, quels que soient mes efforts, à cause de ma fêlure, je ne conserve que la moitié de mon eau. Jettes moi.
Le porteur d'eau lui répondit : - vois tu le chemin de ton côté et du côté de ta sœur ? Regardes...
La jarre posa son regard du côté de sa sœur et vit un chemin sec, l'herbe brûlée. Du sien, croissaient iris, pivoines, menthe… et milles insectes bourdonnaient entre corolles et feuilles.
- Ta sœur mène l'eau sans rien répandre,elle est efficace, rempli sa fonction. Toi en offrant une part de ce liquide, permets à la vie de jaillir tout le long de cette rude montée, à ma vue de se réjouir et à mon fardeau de s'alléger par le plaisir retiré. De plus, j'y ai planté de la menthe pour sentir sa fraîche odeur et mieux apprécier mon thé du soir. Par ta faille mille bénédictions. Je ne veux en aucune façon te remplacer. »

Le Kintsugi :
Selon l'article de Wikipédia, le Kintsugi serait apparut au xvème siècle. Le shogun Ashiga Yoshimasa renvoya en Chine un bol de thé endommagé. Ce bol revint avec d'horribles agrafes métalliques, les artisans japonais remplacèrent celles ci par une jointure d'or et de laque venant ainsi par ce geste rendre la brisure sublime et redéfinir l'objet par rapport à elle.
Il y a là une philosophie où l'objet est pris en compte dans son histoire et où les accidents sont mis en avant, valorisés par l'usage d'un matériau noble, l'or. Ainsi l'objet se redéploie dans une nouvelle vie magnifiée par ses fêlures.
Dans le Kintsugi, il n'est pas question de recyclage où souvent l'objet disparaît pour autre chose : des culs de bouteilles sont inclus dans un mur pour faire entrer de la lumière et y mettre un jeu de lumière. Des canettes se redéploient en cendrier, en fleurs, en voiture…
Pour le Kintsugi, l'objet reste dans sa fonction initiale et à travers sa réparation trouve une nouvelle vie.
Mais pas une nouvelle vie où comme pour la restauration de meubles ou de pare-brise, l'enjeu est de faire disparaître la fêlure.
Il ne s'agit pas non plus de résilience, où l'objet revient à sa position initiale quand la pression arrête de s'exercer, car dans le Kintsugi on va jusqu'à la brisure, à l'objet cassé.
Contrairement à la restauration et à la résilience, le Kintsugi ne vise pas à revenir à une situation initiale, comme si le temps n'existait pas. Le temps n'est pas un ennemi mais un artisan qui par sa patience patine et va jusqu'à casser. Puis reprend son cours, répare, magnifie. Avec le temps les choses deviennent plus belles, plus chères à l'âme car ce fil d'or vient souligner la beauté tragique de la fragilité de toute chose.

Alors en quoi la fable des deux jarres et le Kintsugi se font écho me direz vous ?
Et bien dans tous les cas, il s'agit d'objet usuels, on ne parle pas de Kintsugi d'oeuvres d'Art mais de bol à thé, de faïences ... D'objets soumis au temps par l'usage qu'en font les hommes. Ce sont nos compagnons du quotidien que nous anoblissons par ces lignes d'or. Derrière ce geste se lit la gratitude pour ces compagnons et la noblesse de leur fonction : servir, être au service.

Or que fait la jarre ? Sinon prendre conscience de sa fêlure et se sachant ne plus remplir son rôle, ne pas être un bon serviteur, demander son remplacement ?
Elle pourrait être totalement dans sa perfection de « serviteur » comme sa sœur, ne rien laisser soudre de ses flanc.
Là est la limite de la jumelle sans faille, trop d'ego à vouloir être parfaite elle ne devient que fonctionnelle. Efficace. Et ne suscite en rien la gratitude du porteur d'eau.

Que souligne le Kintsugi sinon la relation nouée au fil du temps entre l'objet et son utilisateur. Comme je l'ai dit plus haut, le temps est l'artisan de cette union par la patine qu'il amène. Qui n'a pas d'objet brillants à force d'être pris en main qui s'ajuste à notre paume. Qui n'a pas de chaussures faite à son pied qui donne le sentiment de rentrer à la maison quand on les enfile.
A la rupture, le temps balbutie, s'arrête, puis reprend son inexorable écoulement. Et là dans ce silence, reste cette relation filée au rythme des saisons, ce fil précieux que nous soulignons par gratitude lorsque sur la faille nous coulons de l'or mélangé à la laque. Kintsugi, témoin qu'au coeur du quotidien, au fil du service de l'objet à l'homme, celui-ci lui donne âme.

Oui mais la jarre continue de fuir, le porteur d'eau ne la répare pas. Ne transforme pas ce défaut, l'accepte. « You accept » phrase mantra de Mère Thérésa.
De cette acceptation avec le temps et la patience du porteur d'eau, naît milles richesses, des fleurs à profusion pour réjouir les yeux, des insectes pour égayer les oreilles, l'odeur de menthe pour respirer à plein poumon et la joie de son goût à l'heure du thé. De ses failles coule la vie offerte à tous et voyez le bel usage que le temps en a fait. 

Il en est de même pour nous.

De nos failles, nous pouvons les magnifier comme ceux qui font de leur accident de vie un combat pour mieux rebondir, un Kintsugi. Je veux pour exemple Chiara Bordi 3ème au concours de Miss Italie 2018 avec ses prothèses de jambe customisées.
Ou nous pouvons pleinement habiter cette rupture comme notre jarre. Rester pleinement dans cet espace, le vivre, le respirer, le danser avec la compagnie « Danse avec les roues ».
Trouver notre unité d'être là précisément.
Prendre les chemins de traverse juste heureux de ce qui est, donner de l'âme au monde.

AUTEUR

IdentEditoIngridBoyardIngrid Boyard
Instructrice Wutao® - Maître Reiki

Ingrid Boyard

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