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La rage est un mot qui fait peur

Edito Mars 2017

La rage est un mot qui fait peur

La rage est un mot qui fait peur. Elle représente une grande décharge d’émotion sous le signe de l’explosion, de la violence, de l’incontrôlé. Voilà qui a de quoi effrayer n’importe qui. Et pourtant on la ressent tous ; qu’elle s’exprime à l’intérieur ou à l’extérieur. Pourquoi une telle condamnation de la rage ? On a déjà dit une partie : explosion, violence, incontrôlable. C’est extraordinaire qu’une grande partie des émotions humaines soient à ce point proscrite. Cela en dit long : on veut que tout soit implosif, doux et contrôlé.

Eh bien voilà je viens de vous donner la couleur énergétique du burn-out : exploser à l’intérieur sans faire de vague et sous contrôle. C’est parfait. C’est bien fou comme il faut. C’est, comment pourrait-on dire, une dépression politiquement correcte. Je vois donc régulièrement en séance, les personnes subir un système global en rentrant leur rage en eux, ce qui leur fait exploser les organes et les neurones. Le contrôle de la rage est une priorité pour nos entreprises et nos médias. Imaginez si tout le monde laissait sa rage s’exprimer !? On ne pourrait plus travailler ! Pas sûr. Par exemple on expulserait une part de la toxicité, on serait moins contraint dans les rapports humains, on parlerait peut-être ensuite un peu mieux des vrais problèmes, on éviterait l’indifférence produite par la distanciation… Reste à savoir ceux et celles que cela arrange ; ou pas.

Sur un plan plus personnel : pas de chance je suis un être masculin. Un homme a de la testostérone, en tous cas, il en reste encore un peu. Il est plus sujet aux explosions. Là pareil, c’est extraordinaire, mais toute trace de colère est bien souvent assimilée à de l’agression personnelle doublée d’une faute grave : celle de ne pas se contrôler et de ne pas parler, disons, un peu plus poliment entre gens de bonne compagnie. La répression de cette énergie intérieure est si forte que l’on n’a pas l’occasion d’interroger les motifs de cette rage qui vient du corps. Elle a peut-être de bonnes raisons d’exister ? Qui sait ? Cela me rappelle une danseuse japonaise avec qui j’ai longtemps travaillé et qui avait un malin plaisir à appuyer sur certains boutons pour me faire péter les plombs. Ma rage était une rébellion directe à sa perversion. Mais pour les yeux extérieurs j’étais fautif, fou, macho. La réaction du groupe était celle de la répression. On retrouve la logique d’entreprise. Dites tout en communication non violente, sinon vous ne serez pas écouté. Disons plutôt : sinon vous serez viré. En revanche pour les changements que l’on peut espérer dans l’entreprise cela ne se joue pas sur une manière de parler, mais sur des enjeux réels de rapports de force et ça on le comprend vite à force de parler dans le vide. Avec mon amie on a fini par s’entendre parce que l’aspect répétitif nous a sidéré et elle avait la bonne foi de ne pas croire en la répression de groupe et avait bien conscience de sa perversion. On a réussi à débrouiller l’affaire : en fait il s’agissait d’une affaire complexe de frustration de groupe, de différence d’approche de la danse et de choses plus personnelles. Mais ce qui était génial dans cette aventure haute en couleurs, c’était que tout cela passait par les tripes !

En avançant dans la vie je me suis demandé si les femmes avaient autant de rage que les hommes. Mais comment suis-je bête : ma mère bien sûr ! Son engagement féministe était animé par la rage, et en tant qu’enfant masculin pas facile à réceptionner. Comment comprendre cette énergie ? Il faut du temps et oser bien des confrontations. Ça c’est important : ne pas avoir peur de la rage. Sinon elle vous écrase. Et pour ça il faut sortir sa propre rage. Et on en a. Je ne parle pas de domination dans les rapports humains mais d’expression du corps. Sans doute pour beaucoup de femmes l’apprentissage de l’intériorisation de la rage est particulièrement prioritaire. Que se passerait-il si elles lâchaient ce sentiment ? Je le vois dans la vie intime : explosion et discussion après coup, puis ça avance. Parce qu’au fond quand il y a un problème et qu’on veut l’entortiller dans du contrôle ça ne résout pas le problème : ça le rend plus pervers. Et puis en écoutant les fantasmes de violence de mes compagnes, ou leurs explosions directes j’ai compris : la rage est partout. OUF !

Du coup j’ai fini par comprendre que la rage a bon dos. On en profite pour mettre l’agressivité sous répression sans l’interroger. Trois gestes censés nous protéger : répression, contrôle, résistance. Qui parle de violence ? On est mal barré. Et pourquoi pas relâcher, écouter et laisser émerger ? A condamner les expressions directes de la colère on sombre dans la perversion et l’indifférence qui est une haine élaborée. Et là il faut bien reconnaitre que les intentions d’amour universel distribuées un peu partout font plutôt partie du système de répression et de surdité.

Pour finir, ayant pas mal vécu dans les cités du 93 je pense forcément à la rage que l’on y a connue. C’est compliqué parce qu’elle a été tellement instrumentalisée de part et d’autre : les uns s’y sont identifiés pour avoir une identité qui se vend bien, et les autres l’ont récupéré pour catégoriser et marginaliser ces lieux périphériques. Plus grand chose de direct dans cette histoire. Et après on fait semblant de s’étonner que Daesh recrute si bien là-bas.

Entre les ventes d’armes, les intérêts géopolitiques, la concurrence au travail, les banlieues, ma copine japonaise, les neurones qui deviennent fous et ma mère, je vois le fil rouge en écrivant : une rage que l’on n’écoute pas et qui se transforme en guerres externes et en maladies internes.

Qu’on ne se méprenne pas, au fond je ne dis rien d’autre qu’il s’agit de l’exprimer, de l’écouter et non de la réprimer ou de la détourner. A partir de là on pourra distinguer sa part réactive de celle qui est profondément liée à la vie.

A propos de l'auteur

Tristan Edelman

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